
L’ENVOL DES GRUES
Il était une lande de rocailles éparses et d’herbes les plus folles qui soient. Ce lieu en friche n’en avait que l’apparence. Cette lande avait été soigneusement maintenue pour préserver sa liberté naturelle et spontanée, paradoxalement et discrètement travaillée depuis longtemps. Un vol de grues lasses de voguer victorieusement, se posa sur ce chantier sauvage. Elles mêlèrent leurs cris amers aux senteurs farouches de cette terre d’accueil. Elles la trouvèrent belle et prirent à cœur de la parcourir, de l’aimer, de lui ressembler. Avec leur bec et leurs pattes, elles entreprirent d’en agencer les pierres, de polir quelques arêtes. Puis, elles tentèrent d’arranger et de peigner les touffes de chiendent. La lande se para d’un visage différent, auréolée d’une autre esthétique, plus apprêtée, plus réfléchie, mais tout aussi poignante, tout aussi vibrante.
Il en va ainsi de la légende du chant pyrénéen solo. Son interprétation actuelle fait raisonner les parfums de cette terre nouvelle si inspirée de l’ancienne. Elle fait frissonner à l’idée d’entendre le cri de ces grues qui recréent, remodèlent la beauté de cette lande franche qui n’est plus en l’état. Continuité harmonieuse entre le chant et l’âme pyrénéenne, sentiments de plénitude, l’enchantement perdure toujours.
Si on pouvait rêver du même paysage pour la danse… Beaucoup plus difficile, finalement… Il semble que le saut basque ait perdu en finesse d’âme, même s’il a gardé une architecture complètement conforme à la tradition. En Basse Navarre, il a gagné en auditoire rajeunissant et par contre coup en force, en dynamisme, en ambiance. L’esprit général festif et communautaire est plus que jamais présent, avec cette rage de danser aux premières notes égrenées.
Mais parmi ces jeunes, qui se soucie de la magnifique lande de rocailles et d’herbes folles que suggère la doyenne du cercle ? Qui s’inquiète d’admirer la posture “monolithique” et noble de son corps, l’esthétique traditionnelle de son mouvement ? Personne, tant tout le monde prend son pied à la danse de son village. Cette discontinuité est sans doute le prix à payer pour conquérir l’engouement de la jeunesse, qui forge son vécu et son goût propres, garantissant ainsi la pérennité de la tradition.
Seules, deux filles mûres, 2 béarnaises de plaine s’émerveillent de retrouver auprès de cette fine danseuse une cousine d’âme, malgré la différence flagrante des styles.
Deux biarnexak toujours assimilées, en Pays Basque, à des souletines. Ce qui devient agaçant par certains aspects, mais aussi plaisant, au vu de leur admiration pour la culture souletine. Mais la clarification de leurs origines est un combat perdu d’avance. Les basques n’apprendront jamais que le saut basque se pratique aussi en Béarn.
Et pourtant, ces deux filles de plaine ont tellement essayé d’entretenir le parfum sauvage, original de la lande qui leur a été confiée par leurs maîtres anciens… Et elles ont tellement cherché à la façonner à leur manière… Alors, malgré tout, tant pis ou tant mieux. Même si les jeunes basques ne sont pas paysagistes “puristes” comme ces 2 béarnaises, merci à eux de pouvoir cultiver encore le jardin de la danse sauvage ou domestiquée, avec autant de plaisir social, festif et spontané.
Le bal et la musique basques ne sont pas des microcosmes de spécialistes comme on pourrait le voir dans d’autres contrées. Il est le patrimoine partagé de tous les villageois, acteurs ou spectateurs ; comme la pelote. Et le pelotari que l’on croit fada parce qu’il s’échine encore sur la cancha, pendant des heures, en pleine force de l’âge, ce joueur de pelote s’est laissé ébahir par ces fausses souletines non policées, tout aussi endurantes sur la piste du saut basque, la soirée durant.
Cette fête s’est bien passée à GABADI (GABAT) le samedi 20 avril 2002. Grand merci pour la Musique à AISTRIKA et à la Txaranga d’ESPELETA.
