Le clocher surgissait à peine de la brume extrêmement épaisse ce matin-là. L’église délabrée me regardait avec suspicion à travers ses vitraux brisés. Je poussai de toutes mes forces le vantail de la porte du parvis. J’ai dû y joindre un coup d’épaule pour la faire céder. Mes pas raisonnèrent de crissements lugubres.
Il était encore là, debout, avec ses parois hexagonales au bois travaillé comme une pièce d’orfèvrerie. Les volutes et les rosaces sculptées symbolisaient la reconversion des âmes en un bestiaire fantastique. La poussière s’était tellement incrustée dans les encoignures que j’eus l’impression que ce lieu était figé à moins 10 degrés. Un rai de lumière blafarde et un courant d’air malin me sidérèrent de froid. Je compris à l’instant même ce que voulait dire l’expression : « avoir les os glacés ».
Mon inspection ne s’arrêta pas là. La frise qui chapeautait les panneaux se déroulait comme un chapelet de dentelle jusqu’au crucifix qui trônait en son milieu. On ne voyait que cette croix magnifiquement ciselée qui semblait appeler les esprits en peine avec une bienveillance révolue.
Les marches qui surélevaient l’édifice se montrèrent peu engageantes. Elles dégageaient une impression de vermoulu, un véritable parc de jeu pour les vrillettes !
Je touchais les montants cannelés des jointures du polyèdre. Ils avaient l’air ferme bien que patinés par le gras des mains des anciens paroissiens impotents. La cire humaine, ça encrasse mais ça protège le bois. Pas de termite à cet endroit !
Oserai-je rentrer dans ce recoin de l’intimité où flottent sempiternellement et pèle mêle, les folies de la jalousie, la mégalomanie de l’orgueil, les secrets inavouables de la luxure, les aveux des fornications illégitimes, les parfums d’abus sexuels, les cadavres dans les placards de l’enfance, en bref, tout ce qui bousille une vie et qui en fait une existence cruellement réelle.
J’enjambais les marches en m’agrippant aux montants. Un coup de cire plus fraîche ne fera pas de mal ! Et là, enfermée dans ce cocon de bois confiné, je m’assis sur la planchette, accrochée à la paroi. Le fenestron m’attendait béant, dénudé de ses croisillons complètement pourris et écroulés.
Soudain, à travers une maigre clarté, je poussai un hurlement d’épouvante : Un squelette se tenait de l’autre côté, assis sur un tabouret, avec des lambeaux de velours qui suintaient autour des os.
Vlan ! La porte du polyèdre s’abattit sur ma conscience d’un claquement rédhibitoire. J’étais contrainte dans ce cagibi oppressant qui me donnait rendez-vous avec le terminus.
Je fis l’inventaire de mon âme. Je ne trouvai aucune turpitude majeure à avouer à ce tas d’os chrétien, que quelques broutilles du commun des mortels.
Alors, j’eus une idée salvatrice. Autant me projeter dans l’au-delà puisque j’arrivais au terme !
Je caressai les sculptures de bois autour de moi et mes doigts choisirent une sorte de gargouille édentée avec des ailes majestueusement dessinées. La bête attira ma sympathie et je conclus le pacte de l’au-delà avec cet animal-là.
Ce confessionnal sera ma bière mais pas mon ivresse éternelle !
