Christian Laborde de Salies de Béarn, écrivain joyeux et généreux, nous a confié une nouvelle croustillante comme les aime la langue gasconne. Lauréat du concours de la ville de Pamiers en 2025, le thème du « secret » n’a pas eu de secret pour sa plume imaginative.
Vous pourrez savourer cette lecture et apprécier l’histoire déclinée dans les deux langues : Français et Gascon du Béarn.
Deux liens You Tube vous aiguilleront vers un audio-texte associé à un lexique dans le but d’aider les débutants ainsi que les locuteurs peu habitués à la graphie occitane.
Motus, bouche cousue
– Tu sais garder un secret, Michel ?
Michel Ducor, gérant du bar / tabac / épicerie / dépôt de pain / vente de cartouches / relais postal, connu pour être la plus grande pipelette du village, posa théâtralement la main sur son coeur.
– Tu me connais, Monsieur le Maire. Plus discret que moi, il n’y a pas. Quand on me dit quelque chose, je suis une vraie tombe.
– Michel, une bonne fois pour toutes, cesse de m’appeler Monsieur le Maire ! Pour les amis, tu le sais bien, c’est Pierrot. Bon, je vais te confier quelque chose que tu garderas pour toi… C’est au sujet de l’accident de la semaine dernière…
L’accident… La presse locale en avait fait sa une. Un camion venant d’Espagne, transportant des milliers de boîtes de conserve, avait versé dans un ravin, sur le territoire de la commune d’Elsout et son chargement s’était retrouvé dans le gave, vingt mètres en contrebas. Les boîtes, disséminées par le courant, occupaient le lit de la rivière sur plusieurs centaines de mètres. Pour le moment, la pollution n’était que visuelle mais, tôt ou tard, la corrosion ferait son office et les boîtes libèreraient leur contenu, néfaste pour le milieu aquatique.
Cet accident n’avait, de prime abord, nullement inquiété monsieur le maire. La solution était, pour lui, toute trouvée. Il avait organisé illico une journée citoyenne sollicitant toutes les bonnes volontés de la commune pour nettoyer la rivière. Le village comptait trois cents âmes. Il suffisait qu’un tiers des villageois réponde à l’appel pour que le cours d’eau retrouve rapidement sa virginité.
Le rendez-vous avait été fixé au samedi suivant. Outre quatre membres du conseil municipal (trois élus avaient fait défection, évoquant une urgence de dernière minute), huit villageois avaient répondu à l’appel, parmi eux, deux enfants. A la fin de la journée, trois grands sacs de boîtes avaient été ramassés, mais l’ampleur de la tâche restant à accomplir sautait aux yeux de tous. La fatigue aidant, le découragement avait gagné la maigre troupe de volontaires et le rendez-vous prévu pour le lendemain avait été annulé en attendant qu’une meilleure solution ne soit trouvée.
Pierrot Laduche et son adjoint étaient restés longtemps prostrés, dans la salle des mariages de la mairie. Le fiasco de l’opération nettoyage les affectait profondément. C’est alors que Jean-Claude Lamaret avait lancé cette idée, comme il l’eut fait d’une boutade. Il voulait seulement dérider l’atmosphère. Pourtant, l’idée en question avait peu à peu fait son chemin et pris si bien corps dans l’esprit des deux élus, qu’une heure plus tard, les contours de l’opération baptisée « Motus, bouche cousue » étaient dessinés.
Michel Ducor, flatté de la confiance que lui accordait le premier magistrat, attendait ses confidences avec impatience et gourmandise, sans toutefois oser les brusquer. Pierrot Laduche, prenait des airs de conspirateur, jetait des regards anxieux à gauche, à droite, derrière lui, comme pour s’assurer que personne ne pouvait l’entendre. Il se lança enfin, et, multipliant les effets, dévoila le fond de l’affaire à son interlocuteur:
– Tu as sûrement entendu parler, Michel, de cet audacieux braquage commis chez un joailler de Madrid, la semaine dernière. Un butin d’un million d’euros! Les malfrats ont tenté de faire passer les bijoux en France en utilisant un camion transportant des boîtes de pâtée pour chats, les diamants volés étant dissimulés dans l’une des boîtes. Les douaniers, qui tenaient l’information de leurs homologues ibériques, ont entrepris d’intercepter le poids-lourd à la sortie du tunnel du Somport. C’est en tentant de leur échapper que le chauffeur en a perdu le contrôle. Les ordres viennent d’arriver d’en haut: Plus question pour nous, villageois, de récupérer nous-mêmes les boîtes. Des professionnels assermentés, mandatés par les assurances, s’en chargeront prochainement.
Le maire insista une dernière fois:
– Tout cela reste entre nous, Michel ! On est bien d’accord ?
Puis il recula très lentement et sortit de la boutique. Il traversa, d’un pas nerveux, la place du village et entra dans la mairie où l’attendait son premier adjoint, Jean-Claude Lamaret, à qui il adressa un clin d’oeil complice. Alors seulement, son visage s’illumina:
– Mission accomplie. Je pense que, bientôt, tout le monde, dans le village, sera au courant. Notre problème ne devrait plus tarder à être résolu.
Pour donner davantage de crédit à cette information, le maire prit un arrêté interdisant formellement, sous peine de poursuites, le ramassage des boîtes de conserve dans le gave. Il fit patrouiller, durant deux jours, la policière municipale sur les berges. Puis, ostensiblement, la surveillance se relâcha très nettement.
Une semaine plus tard, monsieur le maire, tout sourire, pouvait annoncer, en ouverture du conseil municipal, la bonne nouvelle: Plus une seule boîte ne souillait le gave, une armée de l’ombre, ne ménageant pas sa peine – certains œuvrant même jour et nuit – , s’étant chargée de débarrasser le cours d’eau de l’ensemble de ces intruses. D’après différentes sources, l’opération avait été menée en toute discrétion, mais avec enthousiasme, minutie et opiniâtreté. Tout risque de pollution était désormais écarté.
Plus aucun souci donc, au niveau de la commune, n’eut été un petit problème soulevé avec malice par monsieur le maire: l’apparition d’une mystérieuse et fulgurante épidémie d’obésité frappant nombre de matous du village.
D’un commun accord, monsieur le maire et son adjoint, décidèrent, par charité pour leurs administrés, de taire les dessous de l’opération « Motus, bouche cousue » et la classèrent très prudemment « Top Secret Municipal ».